Il y a un moment précis où j’ai su que quelque chose avait changé.

Je regardais du code que Claude venait de générer. Et au lieu de le copier-coller comme je l’avais fait les semaines précédentes, j’ai commencé à lire. À chercher la ligne qui faisait ce que je voulais modifier. Et je l’ai changée à la main.

Ce n’était pas grand-chose techniquement. Mais c’était la première fois que je ne subissais plus le code. Je l’habitais un peu.

Tout avait commencé quelques mois plus tôt. Quelqu’un m’avait envoyé un contenu sur une personne qui cherchait un emploi en utilisant l’IA. Ce qui m’avait frappé, ce n’était pas la méthode. C’était qu’elle créait du code. Sans être développeuse.

Albert Bandura a théorisé ça dans les années 60 sous le nom d’apprentissage vicariant. On n’apprend pas seulement par l’expérience directe. On apprend en observant quelqu’un d’autre accomplir quelque chose, en voyant que c’est possible, en se disant : si cette personne y arrive, peut-être que moi aussi. Le modèle n’a pas besoin d’être un expert. Il a besoin d’être suffisamment proche de nous pour que l’identification fonctionne.

Cette femme qui cherchait un emploi et créait du code n’était pas développeuse. Elle me ressemblait. Et ça a tout changé.

J’ai switché de ChatGPT à Claude le lendemain et j’ai commencé à construire un pipeline automatisé pour ma propre recherche d’emploi. Je suis psychologue du travail. Pas ingénieur. Pas développeur. Et pourtant.

Ce que cette expérience m’a appris sur l’apprentissage dépasse largement la question de l’IA.

Il y a un autre concept en psychologie de l’éducation qu’on appelle la zone proximale de développement, théorisé par Vygotski. On apprend mieux dans l’espace entre ce qu’on sait faire seul et ce qu’on peut faire avec une aide. Pas trop facile, pas trop difficile. Juste à la limite de ce qu’on maîtrise.

Claude opère exactement dans cette zone. Pas parce qu’il est pédagogue. Parce qu’il répond à exactement ce qu’on lui demande, au niveau où on se trouve, avec les mots qu’on utilise. L’apprentissage se façonne selon ses besoins, son rythme, sa façon de fonctionner. Ce n’est pas un programme. C’est une conversation.

Et cette conversation produit quelque chose d’inattendu : de l’humilité. Pas la modestie de façade qu’on affiche en réunion. Quelque chose de plus inconfortable. Réaliser non pas qu’on ne sait rien, mais qu’il existe des territoires entiers qu’on n’avait pas imaginé pouvoir explorer. Que la frontière entre ce qu’on sait faire et ce qui nous est inaccessible est beaucoup plus perméable qu’on ne le croyait.

Le signe que l’apprentissage a vraiment eu lieu, ce n’est pas la maîtrise. C’est le transfert. Quand on commence à voir des applications dans des contextes qu’on n’avait pas anticipés. Quand le cerveau prend l’habitude de se demander : et si je pouvais automatiser ça aussi ?

Un pipeline pour la recherche d’emploi est devenu un pipeline de contenu LinkedIn. Et je ne suis pas près de m’arrêter.

La vraie question n’est pas “l’IA va-t-elle remplacer les compétences humaines ?” Elle est plus intéressante que ça.

Et si elle était en train de nous rendre capables d’en développer qu’on n’aurait jamais cru pouvoir acquérir ?