Sur LinkedIn, une phrase revient en boucle. L’IA serait devenue LA compétence moderne. Celui qui ne s’y met pas prend du retard.

Il y a quelque chose de vrai là-dedans. Et quelque chose qui m’inquiète un peu, y compris chez moi.

Ce qui m’a alerté, c’est une sensation qui revient régulièrement. Je découvre une fonctionnalité, un agent, une nouvelle capacité d’un outil, et mon premier réflexe c’est de me demander ce que je pourrais en faire. Pas l’inverse. Pas partir d’un problème réel et me demander si l’IA pourrait m’aider à le résoudre.

L’ordre s’est inversé sans que je m’en rende vraiment compte.

Rabelais écrivait que science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Il ne parlait pas d’IA évidemment, mais quelque chose dans cette phrase résonne avec ce que j’observe. Accumuler des compétences techniques, apprendre à manier des outils de plus en plus puissants, sans jamais s’arrêter pour se demander pourquoi, au service de quoi, ça produit un type particulier de vide.

Pas un vide visible. Un vide qui se loge dans la direction.

On peut devenir très compétent dans l’usage d’un outil sans jamais avoir clarifié ce qu’on cherche à construire avec. Et l’IA, par sa nature même, encourage ça. Elle donne accès à tellement de capacités, si vite, que la question “qu’est-ce que je pourrais faire avec ça” devient plus naturelle que “qu’est-ce que j’essaie vraiment de résoudre”.

Ce n’est pas un jugement sur ceux qui montent en compétence. C’est une question que je me pose à moi-même, régulièrement, parce que je m’y reconnais.

La compétence sans la question du sens construit des gens très efficaces qui ne savent plus très bien où ils vont.

Ce qui me semble manquer dans beaucoup de discours actuels sur l’IA, ce n’est pas la technique. C’est le temps qu’on accorde à la question d’avant. Qu’est-ce que je cherche à résoudre, vraiment, avant de me demander avec quel outil.

Cette question-là, ce n’est pas une compétence technique. C’est une capacité de projection. Savoir où on va avant de courir plus vite.

Je ne crois pas qu’il faille ralentir l’apprentissage technique. Je crois qu’il faut le faire avancer en parallèle d’autre chose, une clarté sur ce qu’on veut construire, qui ne s’acquiert pas en testant des fonctionnalités.

Peut-être que la vraie compétence moderne n’est pas de savoir manier l’IA. C’est de continuer à se poser la question de ce qu’on cherche à faire, pendant qu’on apprend à la manier.